Les yeux levés aux cieux

Jean-Marie Cossette, propriétaire de la compagnie Aviation Point du Jour Limitée, avait monté un modèle d’affaires bien particulier. Laissons la BANQ nous décrire leur modus operandi:

La mission de la compagnie est de photographier, à partir d’avions ou d’hélicoptères, à basse altitude, les régions rurales, particulièrement les maisons de ferme et leurs bâtiments, village par village, et de vendre ces photographies, par l’intermédiaire de représentants, suivant une sollicitation de clientèle faite à domicile, aux agriculteurs propriétaires.

Depuis l’avion, on photographie donc des bâtiments, des terrains, des paysages. Parfois, par accident, on finit par immortaliser les passants, des résidents qui, surpris par un avion volant si bas, lèvent les yeux vers les cieux… Ces cas sont intéressants – autant de tranches de vies ordinaires dans le plat pays agricole et les petits villages qui somnolent sous le soleil écrasant de l’été. Moments des années soixante-dix et quatre-vingts figés pour l’éternité.

Chaque hyperlien sous l’image retourne à l’originale de la BANQ, la cote étant bien identifiée dans le nom de l’image.

* À Saint-Nazaire-d’Acton, trois motards lèvent les yeux au ciel et observent l’avion.

1* Trois hommes dans la cour d’une entreprise d’excavation observent l’engin d’acier qui passe.

3

* Portrait de famille autour de voitures garées.

7

* Deux silhouettes, un garage.

8

* À tracteur à couper le gazon.

11

* On salue les vrais, le bras en l’air. Petite roulotte qui s’asseoie.

37

* On lave l’asphalte.

38

* On gaz le char.

41

* À la plage, avec une chaloupe.

26

* À la table à pique-nique.

24

* Salutations, bien haut

19

Et pour finir, un portrait de nos valeureux photographes:

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Le pont Legault, au Grand Marais – Sainte-Martine

Comme plusieurs des articles que je publie ici, tout commence par une balade en voiture, un peu au hasard des routes, quelque part à Sainte-Martine en Montérégie.

Depuis le rang du Grand Marais, j’aperçois en contrebas de la route un pont passablement dégingandé. Rapidement, je constate que ce pont est enclavé derrière des terrains privés, sans route pour s’y rendre – il est donc abandonné. Il est localisé à cet endroit où le ruisseau du Grand Marais se jette dans la rivière Châteauguay. Je ne vois aucun accès par route, je prends donc la photo que voici à une certaine distance:

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J’effectue quelques recherches rapides sur Internet: au niveau du Pistard de la BANQ, je trouve trois notices assez précises, les trois ressemblant à ci-dessous:

Pont sur la rivière Grand Marais à Saint-Paul-de-Chateauguay, 1ère concession, lots 23 et 24. Comté de Chateauguay / Jacques Vaillancourt . – 1951

Ça paraît être la bonne chose. En effet, en consultant l’application géomatique de la CPTAQ, je vois que ces lots identifiés ci-dessus correspondent à ce lieu où j’ai observé le pont. Le fait que ces photos aient une référence aux lots est assez exceptionnel, on ne voit guère cela.

CPTAQ-jpg

Comme les documents de la BANQ référents à ce pont ne sont pas numérisés, je les commande via un formulaire. Ils me sont rapidement livrés par courriel ( fantastique service!) moyennant quelques dollars. Je confirme que c’est effectivement le bon pont, tel qu’il était en 1951. Belle trouvaille! Voici donc ces trois images (E6,S7,SS1,P90144E6,S7,SS1,P90145E6,S7,SS1,P90146) tirées de la BANQ:
E6,S7,SS1,P90144

E6,S7,SS1,P90145

E6,S7,SS1,P90146La suite est d’aller consulter les actes notariés reliés au cadastre de cette région, puisqu’il risque d’y avoir des mentions de ce pont…

Effectivement, et comme c’est souvent le cas, j’arrive à déterminer que ce pont se nomme le pont Legault, du nom du propriétaire de la terre près duquel il est érigé, le lot 24, un certain agriculteur nommé Olier Legault. Cet acte du 27 janvier 1925 (minute 48638 du comté de Châteauguay) vise un changement de tracé du « chemin du roi », que je présume être l’ancien nom du chemin du Grand Marais. On y mentionne :

(…) Changer le tracé du chemin du roi passant sur la partie dudit numéro vingt-quatre, comme suit, savoir: à partir de trois arpents et cent vingt-six pieds du pont dénommé « Pont Legault », (…)

Voilà donc pour le pont Legault. En observant la chaîne de titres de ce lot, on note que la famille Legault occupe ce coin de territoire depuis des dizaines d’années, comme c’était coutume à l’époque. La famille voisine, les Dubuc, dont le nom est mentionné dans le même acte notarié, en la personne de Monsieur Beauséjour Dubuc, ont eux aussi donné leur patronyme au rang et au pont tout à côté.

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Déménagement de maisons…suite

Dans l’article relatant les histoires de déménagement de maison effectués par mon grand-père, je parlais de vérins pour soulever les maisons. Ces vérins permettaient de glisser sous les maisons des patins pour qu’elles puissent être tirées, ou encore, de faire monter ces maisons suffisamment haut afin qu’elles puissent être déposées sur une « float » et tirées par un bulldozer.

Voici donc le vérin en question. Il s’agit de ce qu’on nomme un « bottle jack » ou un « screw jack », i.e. un vérin en forme de bouteille. Mon grand-père en possédait deux autres:

Vérin à vis

La taille de cet outil est d’environ 18 pouces de haut. Il est fabriqué en fonte massive. Il possède trois œillets qui permettent de glisser une barre d’acier qui, à son tour, permet de tourner le vérin et de lever la charge. Avant d’utiliser un tel vérin, il fallait de le graisser abondamment afin que les filets de la vis soient faciles à mouvoir. On utilisait pour ceci de la « graisse de roue ».

Apparemment, mon arrière-grand-père Morin possédait des vérins qui étaient deux fois plus hauts — leur poids était si grand qu’une personne suffisait à peine à les porter…!

De tels vérins valaient environ 8 dollars vers 1930, comme en fait foi la publicité ci-dessous.

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Saint-Nil: un village ne disparaît pas comme ça

Un village ne disparaît pas comme ça. On ne voit plus de moulin nulle part, mais une rue « du moulin » demeure; une rue « du phare » reste comme dernière trace, une rue « de l’Église » mais on cherche en vain toute trace religieuse. Parfois, d’un village, il reste quelques bâtiments fatigués mais encore debout, perdus dans la forêt. Ou parfois, il ne reste rien, sauf quelques noms sur une carte. Mais plus que tout, une fois un village abandonné, il reste un cimetière.

En 2011, je m’étais rendu à Saint-Nil et exploré ce coin de pays oublié:

https://histoireduquebec.wordpress.com/2011/12/03/saint-nil-une-grande-disparue/

Lors de cette première visite, je n’avais tout exploré. Cette année, j’y suis retourné, de bon matin, et j’ai finalement retrouvé le cimetière de Saint-Nil, situé loin dans l’arrière-pays de Matane, au coin de la rue de l’Église et du chemin de Bonafeuil. Les chemins étaient en assez bon état malgré les fortes pluies des jours précédant ma visite.

Ce cimetière est toujours entretenu mais possède peu de pierres tombales – la plupart des sépultures étaient marquées par des croix en bois, qui sont disparues avec le temps. Étant un village de colonie qui n’a existé qu’une quarantaine d’années – entre les années 1940 et 1974 – ce sont surtout des sépultures d’enfants qu’on retrouve à Saint-Nil, peu de personnes âgées: les gens qui déménageaient à Saint-Nil étaient dans la force de l’âge, prêt à coloniser l’arrière pays lointain.

C’était bien émouvant de voir ces hommages à des disparus, cachés dans le fond d’une forêt que presque personne ne visite. Peut-être particulièrement parce que ce sont souvent des sépultures d’enfants disparus il y a des dizaines d’années. Laissons parler quelques images:

Cimetière de Saint-Nil

Cimetière de Saint-NilCimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil Cimetière de Saint-Nil

Le chemin vers le lac Bonafeuil, situé immédiatement à l’est du cimetière, était particulièrement mystérieux ce matin-là, plongé dans un brouillard:

Cimetière de Saint-Nil

Et sur le chemin du retour, sur le rang XIV, il reste encore des maisons qui remontent au temps de Saint-Nil, comme celle ci-dessous. « Rang XVI » – cela pour moi est évocateur – une évocation de l’arrière-pays profond colonisé par de courageux pionniers.

Saint-Nil - Rang XVI

Il y a d’autres cimetières abandonnés en Gaspésie, corollaire du grand nombre de villages qui ont été fermés dans les années 1970. Le site web des Labelle contient des informations précieuses sur de nombreux cimetières dont ceux fermés de Saint-Nil, et d’autres cimetières de la région donc celui de Saint-Paulin-Dalibaire et celui de Saint-Thomas-de-Cherbourg.

Et comme toujours, le site web de M.Gaétan Bernier recelle une foule d’informations intéressantes sur le village et ses sépultures.

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Bûcher à la Chute du Pin Rouge – derrière le lac Kipawa

Mon père, au début des années cinquante, a travaillé dans un camp de bûcheron au Témiscamingue, à la chute du pin rouge, sur le lac Kipawa.  Ce lieu est à -78.61111, 46.84111 selon toponymie Québec.

La chute du pin rouge - Extrait de Google Maps

La chute du pin rouge – Extrait de Google Maps

Le rapide du Pin Rouge haut de la rivière Kipawa, Témiscamingue, P.Q., ligne du C.P.R. L'album universel, Vol. 23, no. 1160, pp. 353 (21 juillet 1906)

Le rapide du Pin Rouge haut de la rivière Kipawa, Témiscamingue, P.Q., ligne du C.P.R.
L’album universel, Vol. 23, no. 1160, pp. 353 (21 juillet 1906)

Le propriétaire des droits de coupe était un dénommé Booth. Celui-ci délèguait un responsable de camp qui s’occupait d’exploiter une portion du territoire, et à son tour, ce responsable engageait quelques des bûcherons. Ce responsable entretenait le camp et sa femme s’occupait de la cantine. On y mangeait du lard salé, et au dessert – de la tarte aux raisins (fait à base raisins séchés). Il y avait 8 bûcherons au camp où mon père travaillait.

Plan of Barnet & Mackie's Timber Limits on River Kipawa . - Échelle [1:63360]. 1 mille au pouce . - 1870 - 1 carte(s) : n&b ; 60 x 75 cm - BANQ P228,S1,P45

Plan of Barnet & Mackie’s Timber Limits on River Kipawa . – Échelle [1:63360]. 1 mille au pouce . – 1870
– 1 carte(s) : n&b ; 60 x 75 cm – BANQ P228,S1,P45

Les bûcherons travaillent en équipe de deux, et ils glânaient les plus gros pins rouges qui poussaient dans cette région. Pas de coupe à blanc. L’instrument de coupe utilisé était le godendart, cette scie à deux manches, typique du Québec. Les bûcherons l’affilaient, et si le travail d’affûtage était parfait, le simple poids de la scie utilisée sur un tronc couché suffisait à couper le bois.

Exemple de coupe au godendart - tiré de http://public.sogetel.net/munstesabine/foresti.htm

Exemple de coupe au godendart – tiré de http://public.sogetel.net/munstesabine/foresti.htm

Cependant, lorsque l’arbre était encore debout, la méthode était la suivante: on commençait par faire une entaille sur le tronc au godendart. Ensuite, dans cette entaille, on insérait un « coin » de métal en le frappant avec le dos de la tête de hache. La coupe continuait alors, et le coin permettait de diriger l’arbre à l’opposé de la face où il était inséré. Pour un très gros arbre, on utilisait deux coins d’acier.

Le « siège de barbier » arrivait parfois, surtout en hiver, des dires de mon père: l’arbre en train d’être coupé cassait soudainement, laissant une ou des éclisses plus ou moins longues plantées sur la bûche. Le danger était alors que l’arbre partait sans crier gare, dans une direction aléatoire. Pourquoi cela se produisait davantage en hiver? Le bois était alors plus cassant et moins ductile? Peut-être…

Certains de ces pins étaient si énormes qu’une fois tombés, on déposait le godendart sur la souche, et le tronc du pin dépassait encore de chaque côté. On parle donc d’arbres de plus de cinq pieds de diamètre…! Dans une région aussi froide que le Témiscamingue, nul doute que cela représente des centaines d’années de croissance… Un arbre si énorme était coupé en longueur de 12 pieds; s’il était moins gros, on pouvait couper sur 16 pieds. Les chevaux ne pouvaient traîner directement un si lourd poids; on le traînait de travers, en le tirant d’un bout puis de l’autre en alternance et en glissant sur des billots . Le but était donc d’empiler le bois dès l’automne, et jusqu’au printemps; à la fonte des glaces, la crue se chargeait d’emporter le bois vers les scieries au sud. Une bille de cinq pieds de diamètre sur 12 pieds de long, ça devait faire un sacré ravage dans un cours d’eau…

Pour se rendre au campement, on utilisait le bateau; parfois l’hydravion, mais le pilote avait tendance à prendre beaucoup d’alcool…!

Des inventaires forestiers on été faits à l’époque – une forêt de pins blancs, de pruche, de cèdre… bien peu de pin rouge.

 

 

 

 

 

Inventaire forestier : région de la rivière Kipawa, Comté de Témiscamingue ; license no 35 . - 1890 - BANQ - Cote : P228,S1,P49

Inventaire forestier : région de la rivière Kipawa, Comté de Témiscamingue ; license no 35 . – 1890 – BANQ – Cote : P228,S1,P49

Société d’Histoire du Témiscamingue, cote PH 12-6-3, TC, Navigation, CJ Booth à la  »dam » de Kipawa

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Châteauguay sous l’eau- partie 1 – 1936

Au hasard de visites sur le site de la BANQ, dans le pistard, je suis tombé devant une photo de Châteauguay datant de 1936 et qui m’a rappelé un bâtiment que j’avais remarqué récemment, près de l’eau, dans la « vieille partie de Châteauguay ». Je suis retourné sur le site et j’ai constaté que ce bâtiment photographié en 1936 y était encore. J’ai donc produit un montage comparatif 1936 – 2013, le voici:

rephoto

Par la suite, je me suis posé d’autres questions… la date de ce document coté E57,S44,SS1,PB40-23 indiquait 1936, sans plus. Je me doute bien que le document illustre une crue printanière, mais aucune autre indication.

Pour clarifier, j’effectue une recherche sur google, et je trouve quelques articles reliés à des inondations en 1936, un peu partout dans le nord-est de l’amérique du nord, notamment à Pittsburgh, et situant « l’action » vers le 17-20 mars de cette année-là.

Retournant sur le site de la BANQ, mais cette fois sur la section des périodiques, je fouille dans les numéros de 1936 et trouve, pour l’édition de la Patrie  du 20 mars 1936, une correspondance parfaite:

LaPatrie_20mars1936

L’article y cite même spécifiquement le cas de Châteauguay:

L’Île de Montréal est ménacée des pires désastres. On n’a jamais vu situation aussi inquiétante. Tous les habitants des municipalités sises autour de l’Île surveillent attentivement la crue et tous les officiers des municipalités menacées par l’inondation ont l’oeil ouvert pour protéger les citoyens. Châteauguay est actuellement le seul endroit attaqué par l’eau et la glace mais pour peu que l’eau continue de monter, des milliers de citoyens seront forcés d’évacuer leur demeure et de trouver refuge chez leurs voisins.

Voilà qui est éloquent! On ajoute :

À Châteauguay-Bassin, l’eau s’est étendue sur les rues et compte jusqu’à 8 et dix pieds de hauteur à certains endroits. La glace s’est amassée à l’Île des Soeurs et a causé le débordement de la rivière Châteauguay. La glace est bloquée à Sainte-Martine et ne semble pas vouloir se dégager.

Ces problèmes touchent autant Trois-Rivière, Sherbrooke, la Malbaie, Chambly, Sainte-Adèle et aussi à Bécancour, où la rivière Gentilly fait des ravages et inonde les routes locales. Montréal paraît avoir été épargné, sauf une région dans le centre de l’Île près de Villeray.

Une recherche du Petit Journal du 22 mars 1936 ajoute ces précisions, trois jours plus tard, au sujet de Châteauguay – peut-être doit-on conclure que l’eau descendait déjà à ce moment?

À Châteauguay-Bassin, plusieurs maisons ont de 2 à 3 pieds d’eau.

L’eau se retire, la vie reprend son cours. Mais pas pour longtemps… (à suivre)

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Le glissement de terrain de Saint-Alban

Au hasard d’une promenade sans but précis en Mauricie, j’ai croisé sur mon chemin cet intriguant monument commémoratif. Je fais demi-tour, je gare la voiture au bord du chemin, j’inspecte le monument ainsi que ce qui se trouve aux alentours.

Le paysage situé derrière le monument laisse deviner un cataclysme important qui a profondément modifié la géologie de la région; j’imagine déjà l’ampleur de ce glissement de terrain.

Pour me documenter, je parcours le web et je trouve cette photo qui montre les traces de ce glissement de terrain, prise en 1955, et tirée des travaux de Pierre Bédard du département de génie géologique à l’École Polytechnique de Montréal. Il s’agit en fait d’un anaglyphe, donc on peut le regarder avec des lunettes 3D pour mettre en valeur le relief…!

Mais même sans ces lunettes, on voit l’important chamboulement de terrain dans la partie gauche de la photo, vers le bas.

Je me lance sur le site de la BANQ, dans les quotidiens de l’époque, pour obtenir des détails historiques. Le premier titre à relever la catastrophe est l’édition du 30 avril, 1894 de La Patrie:

En gros, un voyageur rentré à Montréal et attablé au St-Lawrence Hall signale donc cet évènement qui s’est produit le soir du 27 avril 1894, soit trois jours plus tôt; le voyageur rapporte les faits (avec assez d’exactitude, comme les articles des jours suivants le montreront) – soit le cours de la rivière Sainte-Anne qui a complètement été chamboulé, les ponts emportés par les eaux, les maisons détruites, les vies perdues.

Dans la même édition du 30 avril 1894 de La Patrie, on fournit plus de détails, une description quasi-hallucinante :

Sainte Anne de la Pérade, 30. L’inondation à Saint Albans (sic), compté de Portneuf a eu lieu vendredi soir, à 8 heures. Les bords de la rivière qui sont en glaise et de 150 pieds au-dessus du niveau du fleuve se sont écroulés, bloquant le chenal naturel de la rivière sur une (sic) espace de plus de 5 milles de long.

L’eau a monté de 100 pieds instantanément au-dessus de la masse de terre qui a ainsi tombée dans le milieu de la rivière.

Quelques instants après, la masse de terre s’est mise en mouvement et est descendue vers le village de Saint Albans (sic) entraînant le pont avec elle. L’eau au village a monté de 4 pieds au-dessus du pont qui était de 75 pieds au-dessus du lit de la rivière.

À dix heures dans la soirée, la masse de terre qui se meuvait lentement est arrivée à St Casimir.

Là aussi, des ponts ont été emportés. Enfin, à 11 heures, l’amoncellement de glaise est arrivé à Ste Anne où il a emporté les deux piliers de pierre du nouveau pont en fer, toutes les dalles de la manufacture de J A Mousseau et la maison de M. David Gauthier qui a complètement disparu sous la terre.

Il y avait 4 personnes dans la maison. On les suppose mortes. On vit aussitôt de la fumée s’échapper de plusieurs maisons qui ont été démolies par l’avalanche et qui ont pris feu. Plusieurs centaines d’animaux ont péri. On en voit flottant sur la rivière.

D’autres, passent près de la rive apparemment encore vivants, mais trop épuisés pour pouvoir l’atteindre.Le travail du chantier de Sainte-Anne est complètement interrompu. Au moins 5,000 hommes ont visité le théâtre du désastre hier.

Les dommages sont évalués à plus de $700,000.

Imaginons la scène : pendant trois heures ce soir-là, la vague de boue provoquée par le glissement de terrain s’est donc rendue vers le fleuve, détruisant tout sur son passage. La famille des Gauthier est disparue; et le lendemain, un habitant dont la maison a été démolie décède à son tour, des contre-coups du branle-bas de combat.

Quelques extraits de l’édition du 1er mai de La Patrie :

St-Albans (sic), lieu du sinistre, est située à environ 6 milles de la gare de Lachevrotière et à une distance à peu près égale de Ste-Anne de la Pérade. L’endroit où le désastre a eu lieu est à 3 milles du village de St-Albans (sic).

À cet endroit, il y a une courbe et au-dessus une chute de 150 pieds de hauteur.

(…)

L’aspect du pays est complètement changé. Le lit de la rivière est soulevé, la chute d’eau est disparue et est remplacée par un champ, enfin tout ne respire que la désolation.

Le meilleur récit est toutefois celui du 2 mai 1894:

C’est près de Saint-Basile dans Portneuf que s’est produit l’éboulement.

Comme le rivage [de la rivière Sainte-Anne] forme une côte escarpée de 150 pieds de hauteur au-dessus de la rivière, l’eau s’est mise à monter entre les deux rives, sans dévier de son cours. Lorsque l’eau eût monté de 125 pieds, dans cette profonde vallée, la terre qui faisait obstacle au cours de la rivière céda sous l’immense pression du volume liquide.

On comprend la course furibonde qu’ont pris les eaux dans leur lit. Il s’est produit alors un déchaînement indescriptible d’eau, de pierres, de quartiers de rochers, d’arbres, etc.

Aussi pas un obstacle ne pouvait résister à une telle force. La chute de 100 pieds et le moulin Gory qu’elle a recontré à une douzaine de milles plus loin ont été enfouis sous 60 pieds de terre. À cet endroit, la rivière Sainte-Anne fait une courbe. Pour suivre son cours sans dévier, la rivière devait frapper un rocher de 150 pieds de hauteur, qui forme la rive nord.

C’est cette rive que les eaux ont culbuté et emporté avec elles.

On découvre donc que la source de cet éboulement qui a frappé Saint-Alban se trouve en fait beaucoup plus en amont sur la rivière Sainte-Anne. Une deuxième dépêche est rapportée, toujours dans l’édition du 2 mai 1894 de La Patrie:

La rivière Jacquot se jette dans la rivière Sainte-Anne, près des bois francs, concession de Portneuf. C’est quelques arpents plus haut que s’est produit le premier éboulement. Vingt arpents environ de terre, faisant partie de la seigneurie de Grennough, sur la rive nord de la rivière, ont disparu dans les eaux soudainement.

Le journaliste continue son récit et souligne qu’une « émanation de gaz » est survenue au moment de l’éboulement, ce qui est difficile à comprendre – est-ce de la poussière de sable, d’un gaz de schiste libéré du sous-sol suite au grand éboulement, etc?

Tous les cultivateurs, dont les fermes se trouvent près des lieux de la catastrophe, assurent qu’ils ont ressenti de violentes secousses de tremblement de terre et de fortes émanations de gaz ou de poudre. La catastrophe qui s’est produite vers 8 heures du soir, suffoquant bêtes et gens, au point de les rendre malades.

Autre élément surprenant, le bruit de cet éboulement a parcouru plus de 30 kilomètres:

Un bruit sourd aurait été entendu jusqu’au Cap Santé.

Enfin, pour conclure sur deux notes positives, la famille Gauthier a été retrouvée saine et sauve, un demi-mille en aval du point où leur maison se trouvait:

La famille Gauthier a disparu avec sa maison, mais hier, dans le cours de l’après-midi, de courageux sauveteurs ont réussi à les sortir vivants de leur terrible position.

Concluons donc cette première note positive en en disant que la famille Gauthier a passé du 27 avril au soir jusqu’au 30 avril en après-midi coincée sous terre. Il importe de chercher la littérature pour voir si un témoignage plus loquace peut être trouvé,…. peut-être ici?

Dernière note positive, une personne qui avait été rapportée morte n’aurait finalement pas péri des contre-coups de l’évènement:

Monsieur Prospère Darveau a éprouvé beaucoup de peine à se sauver avec sa famille, pour laquelle il a accompli des actes d’héroïsme. Ce brave homme a failli périr des suites de l’énorme fatigue qu’il s’est imposée en ces circonstances.

Puis, le 4 mai, toujours dans La Patrie, on rapporte finalement ceci au sujet de la famille Gauthier:

Malgré les plus actives recherches, on n’a pas pu trouver les corps de la famille Gauthier, ensevelis sous les décombres de leur maison, renversée par les eaux déchaînées de la rivière. On est maintenant convaincu qu’ils ont été entraînés par les eaux.

Finalement, et c’est là un élément quelque peu surprenant, la navigation sur le Saint-Laurent a été fortement perturbée par le volume de décombres emportés par les eaux de la rivière Saint-Anne.

* * *

Un récit de même qu’une photo des lieux est publiée ici; je me permets de reproduire l’image ci-dessous.

Ébouli à Saint-Alban, 1894.

* * *

Finalement, une autre lecture intéressante : 14 naufragés de St-Alban et la bonne sainte Anne ou récit de la catastrophe du 27 avril 1894, avec le portrait des 14 naufragés par le R. P. Frédéric de Ghyvelde. L’ouvrage décrit ce que deux familles de survivants ont vécu, soit les Darveau et les Audy. Le récit est hallucinant: pris dans la nuit, la maison basculant dangeureusement, entourés de toute part par des torrents qu’ils entendent mais ne voient pas, les deux familles errent dans la nuit, devant fuir à deux reprises la montée des haut, en attendant l’aube. Le livre a été publié au profit des naufragés en 1894. L’ouvrage est accessible ici et est aussi disponible en réimpression sur des sites comme amazon.com ou abebooks.ca.

Tirée de cet ouvrage, la gravure ci-dessous reproduit la ferme en ruines de la famille Darveau.

Ferme de M. Darveau, après le désastre

L’autre mérite de cet ouvrage: il reproduit le texte d’un rapport produit par Mgr Laflamme sur l’éboulis. Cet texte est fort complet et vient quantifier l’événement d’un point de vue technique.

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